Moto Guzzi reste associée à son bicylindre transversal. Son palmarès olympique, lui, s’est construit à la rame. (©Nenea hartia / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)
Le nom Moto Guzzi évoque le V transversal et les victoires en course, pas les rames et les eaux du lac de Côme. La marque détient pourtant deux titres olympiques d’aviron, gagnés par ses propres ouvriers dans un bateau sorti de ses ateliers.
L’histoire commence à Mandello del Lario, petite ville lombarde nichée entre les montagnes et les rives du lac de Côme, là où Moto Guzzi a vu le jour le 15 mars 1921 et où son siège se trouve encore. La géographie explique le choix du sport : une usine coincée entre la pierre et l’eau, sans terrain plat disponible, mais avec un plan d’eau à sa porte.
Un club né dans l’usine en 1929
C’est en 1929 que la direction de Moto Guzzi crée le club Canottieri Moto Guzzi, une structure sportive destinée en premier lieu à ses propres salariés. L’idée tient en une phrase : permettre aux ouvriers de ramer après leur journée, sur les eaux qui longent l’atelier.
Le geste n’a pourtant rien d’isolé, et c’est ce que l’on oublie en le racontant. L’Italie s’était dotée en 1925 de l’Opera Nazionale Dopolavoro, un organisme national chargé des loisirs d’après-travail, dont l’une des missions déclarées était de promouvoir l’activité physique de ses membres par des démonstrations, des entraînements et des compétitions, en implantant des associations sportives dans le monde industriel. Le Comité international olympique lui a d’ailleurs décerné sa Coupe olympique en 1934.
Le club de Mandello s’inscrit donc dans un dispositif, et non dans une générosité patronale isolée. Ce qui le distingue, c’est le résultat : là où la plupart de ces groupes sportifs d’entreprise sont restés des sections de loisir, celui-ci a produit des médaillés olympiques. Les employés s’entraînent avec régularité, les résultats s’améliorent, et la direction finit par soutenir le projet comme une activité à part entière de l’usine.
Moto Guzzi a construit un V8 de 500 cm3, il n’a jamais rien gagné
Londres 1948 : l’or au bout des rames
Aux Jeux de Londres, en 1948, quatre employés de l’usine de Mandello del Lario remportent le quatre sans barreur. Giuseppe Moioli, Elio Morille, Giovanni Invernizzi et Franco Faggi devancent le Danemark et les États-Unis, dans une épreuve qui réunissait dix nations et quarante rameurs. La régate ne se courait pas à Londres même mais à Henley-on-Thames, du 5 au 9 août.
Le quatuor n’arrivait pas en inconnu. Il avait déjà enlevé le titre européen à Lucerne en 1947, et il en gagnera deux autres, à Amsterdam en 1949 puis à Milan en 1950, auxquels s’ajoutent sept titres de champion d’Italie dans la même discipline. Les bases de résultats accessibles ne publient en revanche ni l’horaire de la finale ni le temps de l’équipage pour 1948.
Reste l’embarcation, et c’est le point qui rend l’affaire singulière. Le bateau avec lequel le quatuor décroche l’or a été construit dans les installations de Moto Guzzi. La source lui attribue une coque en bois de 13 mètres de long pour 38 centimètres au maître-bau et environ 60 kilos.
Deux de ces trois cotes résistent à la vérification. La longueur correspond aux usages, un quatre moderne mesurant de 11,8 à 13,4 mètres selon les modèles, et le poids reste cohérent avec le minimum réglementaire de 50 kilos imposé à ce type de bateau. La largeur annoncée se situe en revanche sous les valeurs habituellement citées pour un quatre, et aucune source consultée ne permet de la confirmer.
Ce que les sources accessibles ne documentent pas davantage, c’est le détail de cette construction : ni l’atelier mobilisé, ni les corps de métier, ni les essences employées, ni le nom du constructeur n’apparaissent nulle part. Le fait est établi, sa mécanique ne l’est pas.
Melbourne 1956 : le doublé historique
Huit ans plus tard, le club recommence, dans une configuration différente. Le mardi 27 novembre 1956, à 14h30, sur le lac Wendouree de Ballarat, l’équipage italien du quatre avec barreur gagne la finale en 7 minutes 19 secondes et 4 dixièmes. Alberto Winkler, Romano Sgheiz, Angelo Vanzin et Franco Trincavelli rament, Ivo Stefanoni tient la barre.
L’écart avec la Suède, deuxième en 7’22″4, tient en trois secondes. La Finlande complète le podium en 7’30″9, devant l’Australie, quatrième à deux dixièmes des Finlandais. Le doublé confirme que 1948 n’était pas un accident, et il l’obtient sur un autre continent, à l’autre bout du calendrier, en novembre.
La longévité de ce niveau, maintenu sur deux générations de rameurs issus de la même usine, dit quelque chose du dispositif autant que des hommes. Un club d’entreprise capable d’aligner deux équipages titrés à huit ans d’intervalle ne doit pas ce résultat au hasard du recrutement.
Deux univers, une même maison
Une précision s’impose sur le statut de ces hommes, car on s’étonne souvent de la mauvaise chose. Les Jeux étaient alors réservés aux amateurs, et le règlement olympique excluait les sportifs professionnels : que ces rameurs aient eu un métier n’avait donc rien d’exceptionnel, c’était la règle commune à tous leurs adversaires. Faggi, Invernizzi et Moioli sont documentés comme ouvriers de l’établissement de Mandello.
Ce qui sort de l’ordinaire est ailleurs, et tient en deux faits. Neuf médaillés d’or sortis du même site industriel, d’abord. Et une embarcation de compétition fabriquée sur place, ensuite, par une entreprise dont le métier était le moteur. C’est cette conjonction qui fait l’anomalie, pas la condition ouvrière des rameurs.
Le club Canottieri Moto Guzzi illustre ainsi une conception du travail et du sport portée par l’Opera Nazionale Dopolavoro, et aujourd’hui largement disparue des grandes entreprises industrielles. Les ouvriers qui s’entraînaient après leur poste, qui fabriquaient leur embarcation dans les ateliers de l’usine et qui allaient décrocher l’or au nom de leur employeur, incarnent une époque où la frontière entre vie professionnelle et engagement sportif était poreuse et féconde.
Un traité de paix a forcé ce constructeur d’avions à fabriquer des motos
Une page méconnue d’une légende centenaire
Fondée le 15 mars 1921, Moto Guzzi a fêté son centenaire en 2021 et affiche aujourd’hui cent cinq ans d’existence. Son histoire officielle met en avant les victoires en Grand Prix, les machines mythiques et les ingénieurs visionnaires. Le chapitre aviron n’y figure qu’en marge, quand il y figure.
Deux médailles d’or olympiques, un bateau sorti des ateliers d’une usine de motos, neuf hommes du même site devenus champions olympiques sans quitter leur emploi : le palmarès du club mérite d’être raconté au même titre que les exploits sur piste. Ce qu’est devenue l’embarcation de 1948 reste en revanche introuvable : aucune source consultée ne la localise, et le musée de Mandello del Lario, ouvert au public, ne documente qu’une collection de motos et de prototypes.
Le club, lui, n’a pas disparu. La Canottieri Moto Guzzi occupe toujours son siège historique de Mandello, un bâtiment de 1941 où se tient l’activité de compétition, l’activité de loisir ayant été reportée au lido. Moto Guzzi a renoué avec elle au milieu des années 2010 pour participer à la rénovation de ce siège, et le club alignait alors quatre juniors en sélection nationale. Quatre-vingt-dix-sept ans après sa fondation, il fait toujours ramer des jeunes sur l’eau où ses ouvriers ont gagné deux fois.
Sources :
- Le récit du club d’aviron de Moto Guzzi et des cotes du bateau de 1948, par Motorpasión Moto
- Le résultat du quatre sans barreur de Londres 1948, équipage, nations médaillées et lieu de la régate
- Le résultat du quatre avec barreur de Melbourne 1956, avec la date de la finale et les temps
- La date de fondation de Moto Guzzi et le contenu du musée de Mandello del Lario
- L’organisme italien des loisirs d’après-travail créé en 1925 et sa mission sportive
- La biographie de Giuseppe Moioli, ouvrier de l’usine et membre du club d’aviron
Partager cet article sur :
L’écrit initial se veut rendu du mieux possible. Au cas où vous décidez de mettre à disposition des informations complémentaires à cet article sur le sujet « Passion Moto Guzzi » vous pouvez adresser un message aux coordonnées indiquées sur notre site. Le site motoguzzi-club.fr a pour destination de fournir différents posts autour du thème Passion Moto Guzzi publiées sur le web. motoguzzi-club.fr vous propose cet article qui aborde le sujet « Passion Moto Guzzi ». Connectez-vous sur notre site internet motoguzzi-club.fr et nos réseaux sociaux dans l’optique d’être informé des prochaines publications.



